Ali Khelil

Comédien, auteur et metteur en scène tunisien. Né à Lyon, il y vit jusqu’à ses 12 ans, puis suit sa famille qui s’installe en Tunisie où il découvre le théâtre. Il se forme auprès de grands artistes du théâtre tunisien. En 2005, il revient en France pour intégrer un cours de théâtre à Montpellier. Il travaille depuis avec différentes compagnies de théâtre contemporain, clown et théâtre de rue. Il monte et écrit le spectacle « Ras d’eau » autour de la famille et l’immigration clandestine. En 2019, il co-écrit la pièce “Couvre-Feu” autour des évènements du 17 octobre 1961.

Plus d’infos

Hypocrite 20 – Création littéraire

Aux vaches

Il a frappé quelqu’un à terre alors qu’il n’avait rien demandé. Plusieurs coups de pied dans le ventre, plusieurs coups de poing sur la tête. Tabasser, lyncher, défoncer. Du sang a coulé et s’est évacué. Un homme est mort a-t-elle crié, hurlé, vociféré. Le temps s’est arrêté. L’effroi, la stupeur se sont invités. Après l’avoir frappé, il s’est soudainement arrêté. Figer, fixer, terroriser. Une rixe qui a mal tourné. Les flics s’en sont mêlés. Dégénérer, dégénérés. Une ambiance de Far West s’est installée ; un duel, une mise à mort pour une rixe qui a mal tourné. Le noir de la nuit s’est imposé, les badauds se sont dispersés. Mort aux vaches ! La police assassine, inscrits sur le mur de la rue Jean Jaurès. Ne pas oublier. Ne pas tolérer. Ne pas lâcher le combat. Combattre les bavures des condés. Stop à l’état policier. Carine

Bowling

Mon anniversaire. Mes amis. Virée dans la ville. 106 verte. Serré-sardines. Musique à fond et rires et tournants. Bowling ? Ok ! Arrivée parking, deux jeunes, petit short et chemisette de marque, près de l’entrée, saouls. On entre. Tournée des potes. Bière à volonté ! Je passe la commande, les deux jeunes : “allez paie ton verre !”. Refus poli, mais jeunes s’énervent, insultent, poussent, crient dessus. Videur les évacue. Rires reviennent. Après, sortie. Choc :  106 détruite. Pare-brise brisé, fenêtres pétées et pneus crevés. Les deux jeunes, toujours là, rient fort. Mettent le feu dans 106.  Moi hypnotisé n’en reviens pas. En face, voiture de flic en patrouille. Amis se jettent sur les deux jeunes. Se battre avec, frapper, venger. Flics, portière, claquent.  Embarqués. Trouble de l’ordre public, outrage à agents. Les deux jeunes regardent, rient. Jours plus tard, supérette. Un des flics. Viens me voir et dit : “fils d’un collègue, alors vous coffré, pas de bol”… Alexandre

Mehdi

Bonjour, moi c’est Clémence. Je suis une fille. Du genre qui se fond dans la masse sans y trouver sa place. Je suis blanche. Précision inutile me direz-vous. Détrompez-vous. Je vais vous dire un secret, c’est que moi j’peux me balader en ville avec mon bout d’shit dans le sac, j’peux même aller en acheter au quartier sans être inquiétée. Croiser les flics, les regarder, continuer de marcher, sans sourciller, sans se soucier. Vous savez pourquoi ? Parce-que je suis blanche, je suis une fille, alors autant vous dire que les flics ce n’est pas de moi qu’ils se méfient.

J’ai un ami qui lui s’appelle Mehdi, bronzé toute l’année vous voyez… J’avoue, pour ça je l’envie mais pas pour chaque jour de sa vie.

Il aime porter des joggings, il trouve ça confortable, mais vous verriez en soirée comment il a la classe… D’ailleurs, en classe Mehdi me surpasse, Mehdi excelle. Mais lorsque Mehdi passe au supermarché après la classe, c’est à lui qu’on demande d’ouvrir son sac. Quand vient mon tour, même sac à dos sur les épaules, je passe, je paye, peut-être ai-je volé mais ça la caissière ne le saura jamais puisqu’elle a mal jugé.

Dans la rue, même chanson, des policiers en tournée : « Monsieur, vos papiers. Vous n’avez rien d’illégal sur vous ? » « Allez-y mademoiselle, circulez, bonne journée. »

Mehdi rien ne dit mais Mehdi maudit cette société. Clémence

Uniforme

Il fait sombre et froid. Fine pluie glacée sur la route. Lumières jouent avec l’ombre de la nuit. Feux de cheminée dans les salons. Familles. Amour palpable. Grand-mère emmitouflée rentre gaiment chez elle. Une place, une fontaine, un buste de Marianne qui rayonne. Calme, apaisante. Des rires d’enfants qui jouent avec leurs chiens. Un air de musique dans les étages. Quiétude, cocon de tranquillité, bien-être. Froid, je me réchauffe dans le bar d’en face. Confortable. Un verre. J’essaye d’écrire sur un bout de papier. Soirée parfaite…

Du bruit, beaucoup. Sorti du bar, la place devient un lieu agité, terrorisant. La grand-mère ferme ses volets. La musique dans les étages cesse et les chiens hurlent à la mort. Sur le sol froid, un homme hurlant, paralysé et blessé. Du sang sur son visage défiguré. Devant moi ! Un uniforme de police, au regard effrayant. Partir, courir, revenir, fuir, avoir peur de regretter. Les gens s’affolent et hurlent. A l’assassinat ! Au meurtre ! Le calvaire est devenu le cœur de ce lieu dont la panique est reine. Mon cœur s’affole, mon corps transpire. Mon esprit se brouille, vertige. Je ne sais plus, je ne vis plus, je n’agis plus ! Les enfants pleurent, les parents crient. Des vitres brisées. Marianne si pâle. Écœurement ! L’uniforme a tapé au sol sa victime-animal partant pour l’abattoir. La haine plus forte que la justice. Liberté bafouée et effacée. Un métier entaché par une prise de pouvoir malsaine et honteuse. Une quiétude perdue dans le son déchiré et violent de l’affrontement. J’en suis malade. Je me sens trahit ! Moi qui suis policier ! Je sais ce que je vais écrire sur ce bout de papier : « je dénonce ! » Grégory

Bulletin

J’avance vers le bulletin, décidé, presque précipité, mais l’autre se froisse dans la poche, elle triture nerveusement le bout d’une gomme qui traine là. Je la comprends. Cette opération est vitale, mais je me sens en conflit, comme si l’acte allait m’infliger une blessure. Au fur et à mesure que je m’approche, l’autre s’excite de plus en plus, Elle redoute le moment où elle devra m’aider à écrire le nom pour lequel je vote. Je ne suis pas sûr de moi, alors je ne peux pas lui en vouloir. Je m’en saisi, elle se relâche. Je tiens fermement ce petit papier, mes doigts ne sentent presque pas la feuille, il ne faut pas que je la laisse tomber ça le ferait douter plus encore. Je me retrouve enfermée dans l’isoloir, à l’abri des regards. Je manipule le bout de carton à ma guise, je l’examine, teste sa flexibilité, appréhende sa fragilité. L’autre vient jouer avec, ça la détend. Ce n’est pas du papier de qualité… Mais je suis libre d’y inscrire le nom de qui je veux. Ici je suis libre, ou du moins, on veut me le faire croire. Les lettres écrites reflètent un nom, pas ma politique. L’autre ne résiste plus, j’ai accompli ma tâche. Je laisse échapper le bulletin dans la petite boîte. Je me relaxe, c’est fini, je n’ai plus à faire face à mes responsabilités, je repose le stylo : On a plus besoin de moi. Alors, moi et ma sœur, on s’en retourne au chaud dans nos poches. Ulysse

Flash-Ball

C’est un samedi comme un autre. Je pars de chez moi direction les Champs-Élysées. L’avenue est noire de monde. Du jaune fluorescent à perte de vue. L’Arc de Triomphe commence à s’effacer derrière les nuages de fumigènes. L’ambiance est bon enfant. Le soir venu, quelques « black-blocs » se mêlent à la foule. Ça commence par des échauffourées avec les forces de l’ordre. Au fur et à mesure la tension monte. Dans une ruelle, une poignée de pacifistes s’est réfugiée. S’en suit un mouvement de foule. Quand soudain, il déclenche son Flash-Ball à bout portant. Mon camarade est à terre, il a deux trous rouges au côté droit. Zacharie

Découvrir l’Hypocrite n°20 “Demos, des mots, toujours des maux”